Chapitre 1 — La dernière rentrée
Lucía
— Cette année, on sort.
Claudia lui annonça ça avant même de la laisser entrer.
Lucía était encore sur le seuil de leur chambre, une valise coincée contre la cheville, son sac en train de glisser de son épaule. Elle venait de traverser la cour de la résidence sous un soleil qui semblait ignorer que les vacances étaient terminées. Une mèche humide lui collait à la tempe.
— Bonjour à toi aussi. Mon trajet s’est bien passé, merci.
Claudia l’enlaça en riant. Le sac tomba entre leurs pieds, mais Lucía passa les bras autour de son cou et la serra une seconde de plus que prévu. Elles s’étaient vues pendant l’été. Ce n’était pourtant pas la même chose que de retrouver son amie là, pieds nus sur le carrelage, avec une pince qui retenait mal ses cheveux et leur porte grande ouverte sur le couloir.
— Tu m’as manqué, dit Claudia contre son épaule.
— Tu m’as envoyé seize messages hier.
— Dix-sept. Tu n’as pas répondu au dernier.
— C’était une photo de chaussures.
Claudia recula pour la regarder.
— Donc une question importante.
Lucía récupéra son sac et poussa enfin sa valise à l’intérieur. La chambre avait conservé son odeur de lessive et de meuble chauffé par le soleil. Deux lits, deux bureaux, une armoire partagée dont la porte de droite fermait mal : elles avaient réussi à obtenir la même chambre. À retrouver jusqu’à la trace laissée par sa chaise sur le mur, Lucía éprouva un soulagement qu’elle trouva un peu ridicule.
Claudia avait déjà refait son lit. Sur celui de Lucía, elle avait posé une enveloppe.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Ouvre.
À l’intérieur se trouvait une photographie prise à la fin de leur première année. Elles étaient assises sur un trottoir, deux parts de pizza dans les mains. Claudia avait les yeux fermés. Lucía riait tellement qu’on ne voyait presque plus les siens. Au dos, son amie avait écrit : Dernière ligne droite. Essaie de me supporter encore un an.
Lucía tourna la photo entre ses doigts.
— Tu sais que je peux toujours demander un changement de chambre.
— Avec qui tu veux vivre ? Quelqu’un qui découvre seulement maintenant que tu parles à tes cours ?
— Je réfléchis à voix haute.
— Tu as traité ton ordinateur d’imbécile devant six personnes à la bibliothèque.
— Il avait supprimé mon document.
Claudia haussa les épaules, comme si cela réglait définitivement la question du caractère de Lucía, puis l’aida à soulever la valise sur le lit.
La photo trouva sa place dans le cadre vide posé sur le bureau. Il y avait encore, au bord du verre, une petite marque de colle que Lucía n’avait jamais réussi à enlever. Elle passa le pouce dessus avant de se retourner.
— Bon. Qu’est-ce que tu entends par « on sort » ?
— Je veux dire qu’on va profiter de cette année. Voir les autres. Aller manger dehors de temps en temps. Faire des choses qui n’entrent pas dans notre moyenne.
— On pourrait commencer par ranger.
— Tu vois ? C’est exactement ce que je craignais.
Lucía lui lança un tee-shirt. Claudia le rattrapa et se mit malgré tout à plier.
Pendant qu’elles défaisaient les affaires, Claudia racontait les derniers jours passés chez ses parents, les disputes avec sa sœur à propos de la voiture et un dîner interminable où une tante avait voulu savoir pourquoi elle n’avait toujours pas de petit ami. Lucía l’écoutait avec plaisir, les mains occupées à retrouver la place de chaque chose. Ses jeans sur l’étagère du bas. Ses livres près du bureau. La trousse de toilette dans le panier qui ne tenait qu’à condition de ne pas trop remplir celui de Claudia.
Son téléphone vibra alors qu’elle sortait ses chaussures. Une notification de sa banque apparut sur l’écran.
Elle la fit disparaître du pouce.
— Tu as reçu ton dernier salaire ? demanda Claudia.
— Oui.
— C’est une bonne nouvelle, alors.
— C’en est une.
Lucía s’accroupit pour pousser la valise vide sous le lit. Celle-ci accrocha au pied du sommier. Il fallut tirer dessus et recommencer.
Son contrat d’été s’était terminé la semaine précédente. Huit semaines dans une boutique, debout du matin au soir, à remettre sur des cintres des vêtements abandonnés à dix centimètres de leur place. Elle en avait gardé un mal aux pieds assez durable et de quoi payer sa part de la résidence pendant un moment. Il fallait encore compter les courses, les transports et tous ces presque riens qui, additionnés, finissaient par peser.
Claudia s’assit sur son lit.
— Tu vas chercher autre chose ?
— Quelques heures par semaine. Surtout le week-end.
— Tu as déjà regardé ?
— Un peu.
À la façon dont Claudia la regardait, Lucía devina que son « un peu » ne l’avait pas convaincue.
— Tu vas attendre d’avoir ton emploi du temps avant de promettre tes soirées à quelqu’un ?
— Je ne suis pas complètement inconsciente.
— Je sais. C’est pour ça que je te parle avant que tu m’expliques que dormir quatre heures est une méthode d’organisation.
Lucía se redressa en repoussant ses cheveux derrière ses épaules.
— Je veux seulement être tranquille pour la suite.
Le regard de Claudia glissa vers les livres sur le bureau. Elles en avaient si souvent parlé que Lucía n’avait pas besoin de préciser : terminer sa quatrième année de psychologie, obtenir son diplôme, poursuivre la formation qui lui permettrait de travailler auprès des enfants. Chaque étape ouvrait une porte et présentait une nouvelle facture.
— D’accord. Mais vendredi, on retrouve les autres.
Lucía prit son téléphone, ouvrit le calendrier et lui montra l’écran.
— À quelle heure ?
Le sourire de Claudia revint aussitôt.
— Vingt heures. Tu vois, on avance.
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Le lendemain matin, la résidence s’éveilla avant la sonnerie du réveil de Lucía. Une porte claqua dans le couloir, quelqu’un rit trop fort et la douche de la chambre voisine se mit à couler. Elle resta quelques instants sur le dos, les yeux ouverts sur le plafond.
À vingt-deux ans, elle connaissait encore cette sensation du premier jour : un creux dans le ventre qui ressemblait autant à de l’impatience qu’à la peur d’avoir oublié quelque chose d’essentiel.
Claudia, elle, avait oublié de charger son téléphone.
— Tu aurais pu me réveiller, marmonna-t-elle en cherchant une chaussette.
— Je l’ai fait.
— Plus efficacement.
— La prochaine fois, j’essaie avec de l’eau.
Claudia la désigna d’un doigt menaçant avant de disparaître vers la salle de bains. Lucía récupéra la chaussette derrière la chaise de son amie et la posa sur son lit.
Elles partirent avec des tartines mangées trop vite et leurs sacs déjà lourds. Dehors, l’air était encore supportable à l’ombre des bâtiments. Lucía retrouva des visages, des salutations, des conversations interrompues en juin qui reprenaient au milieu d’une phrase. Sur le parvis, une camarade lui demanda comment s’était passé son été ; elle lui posa la même question, puis elles comparèrent leurs horaires en se plaignant d’un cours placé trop tôt.
Tout cela lui avait manqué.
Dans la salle, Lucía choisit une place d’où elle voyait bien le tableau. Claudia s’installa à côté d’elle et examina son cahier neuf.
— Combien de temps avant que tu écrives dans la marge ?
— Aujourd’hui, si tu continues à parler.
Son amie sourit et sortit enfin ses affaires.
L’enseignante leur laissa quelques minutes pour s’installer, présenta le travail du semestre, puis distribua un court exercice. Il s’agissait de lire une situation fictive et de préparer, à deux, les questions à poser avant d’aller plus loin.
Le texte tenait en quelques lignes. Un enfant de huit ans parlait peu à l’école depuis plusieurs semaines. Chez lui, ses parents assuraient qu’il allait bien. Son enseignante trouvait qu’il s’isolait.
Lucía lut deux fois le paragraphe.
Autour d’elle, les chaises grinçaient et les premières discussions commençaient. Claudia souligna une phrase. Lucía écrivit un mot dans la marge, puis s’arrêta.
Peur.
L’enseignante passa entre les tables.
— Commencez par distinguer ce que vous savez de ce que vous supposez. Il manque beaucoup d’informations.
Lucía regarda son mot, le barra d’un trait et écrivit une question à la place.
Claudia rapprocha leurs feuilles.
— On pourrait demander depuis quand les adultes ont remarqué le changement.
— Oui. Et s’il y a des moments où il parle plus facilement.
Elles travaillèrent quelques minutes. Claudia organisait les questions pendant que Lucía en proposait d’autres. À un moment, son amie en lut une à voix basse.
— « Qu’est-ce qu’il aimerait qu’on lui demande ? »
Lucía releva les yeux.
— Tu trouves ça mauvais ?
— Non. Je trouve que ça te ressemble.
Claudia nota la phrase sans attendre de réponse.
Lucía baissa les yeux vers la feuille. Elle n’avait pas envie d’expliquer pourquoi cette question lui était venue. Certaines conversations de son enfance lui restaient surtout par ce qu’elle n’avait pas su y dire. Elle se souvenait mieux d’une couture sur une chaise, d’un verre d’eau devant elle, du bruit d’un stylo que des mots exacts employés par les adultes.
Il lui avait fallu du temps pour comprendre ce qu’ils attendaient. Plus longtemps encore pour croire qu’une réponse honnête pouvait changer quelque chose.
L’enseignante demanda qui souhaitait commencer. Lucía hésitait encore à lever la main quand Claudia poussa légèrement son coude. Lucía lui adressa un regard, puis prit la parole.
Sa voix était plus assurée qu’elle ne l’aurait cru.
En sortant, elles avaient déjà un premier travail à rendre pour la semaine suivante. Claudia tint à photographier la date inscrite au tableau, même après l’avoir notée deux fois.
— Tu voulais une année mémorable, lui rappela Lucía.
— Je pensais à autre chose.
Elles rejoignirent quelques camarades pour déjeuner. Les conversations passèrent des cours aux logements, des stages à une soirée ratée pendant l’été. Lucía rit en écoutant le récit d’un rendez-vous écourté par une intoxication alimentaire, puis proposa son dessert à Claudia, qui prétendit ne plus avoir faim avant de le prendre.
Quand les autres se levèrent, Lucía regarda l’heure.
— Je vais passer à la bibliothèque.
Claudia poussa un soupir.
— Lucía.
— Pour emprunter un livre. Je ne compte pas m’y installer jusqu’à Noël.
— Je viens vérifier.
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En fin d’après-midi, leur chambre ressemblait déjà moins à une rentrée qu’à une semaine ordinaire. Des feuilles occupaient la moitié du bureau de Lucía. Claudia parlait à sa sœur au téléphone, allongée sur le ventre, tandis que Lucía consultait des annonces d’emploi sur son ordinateur.
Rien ne s’accordait avec ses cours.
Une boutique cherchait quelqu’un disponible toute la journée le samedi, mais aussi deux après-midi en semaine. Un restaurant demandait trois soirs fixes, dont un où elle terminait tard à l’université. Elle relut une autre annonce trois fois, sans comprendre combien d’heures seraient réellement prévues.
Elle ouvrit tout de même un message, commença à écrire, puis regarda son emploi du temps.
Il suffirait de manquer la fin d’un cours. Pas chaque semaine, probablement. Elle pourrait récupérer les notes.
Ses mains s’immobilisèrent sur le clavier.
À côté de l’ordinateur, une feuille dépassait de son cahier. Le premier travail du semestre. La date de remise était entourée.
Lucía ferma le message avant de l’envoyer.
Son téléphone sonna presque aussitôt. Le prénom de Carmen apparut, et elle décrocha en faisant pivoter sa chaise vers la fenêtre.
— Alors, cette rentrée ?
— Ils nous ont donné du travail. Je trouve ça assez malvenu.
— Tu devrais écrire à la direction.
La voix de Carmen la fit sourire. Lucía entendit de l’eau couler et le bruit d’une assiette qu’on posait. Elle l’imaginait dans sa cuisine, le téléphone coincé contre l’épaule, en train de faire deux choses à la fois.
— Tu es bien réinstallée ?
— Oui. Claudia a déjà organisé ma vie sociale.
— Quelqu’un devait s’en charger.
— Vous vous êtes parlé ?
— Pas besoin.
Lucía cala un pied sur le barreau de sa chaise. Carmen lui demanda si elles avaient retrouvé la même chambre, si les horaires lui convenaient, si elle avait revu ses amis. Elle écoutait les réponses jusqu’au bout. Cela paraissait banal, mais c’était une des premières choses que Lucía avait remarquées chez elle, des années auparavant : Carmen ne passait pas à la question suivante pendant qu’elle cherchait encore comment répondre à la précédente.
— Et ton contrat ? reprit Carmen.
— Terminé. J’ai été payée.
— Bien.
Lucía regarda l’écran de son ordinateur.
— Je cherche quelque chose pour les week-ends.
Un silence suivit. Lucía connaissait ces pauses ; elle imaginait Carmen en train de chercher comment poser sa prochaine question.
— Tu es inquiète pour ce mois-ci ?
— Non. Pour après.
— Après quand ?
Lucía fit tourner un stylo entre ses doigts.
— Je ne sais pas. Après les économies. Après le diplôme. Il faudra bien…
Elle s’interrompit. À l’autre bout du fil, l’eau cessa de couler.
— Tu n’es pas obligée de régler toute l’année ce soir.
— Je sais.
— Tu as dit ça vite.
— Parce que je le sais très bien.
Carmen laissa passer un instant, puis sa voix s’adoucit.
— Garde cette année en premier, Lucía. Tu as travaillé pour y arriver.
Le regard de Lucía revint vers le cahier ouvert. Elle repensa à la salle de cours, à la question que Claudia avait recopiée, à ce plaisir presque physique d’être de nouveau au bon endroit.
— Je vais faire attention.
Cette fois, elle prit le temps de le dire.
Elles parlèrent encore quelques minutes. Carmen raconta qu’elle avait enfin réparé une étagère qui penchait depuis des mois et lui demanda de passer déjeuner quand Lucía aurait ses horaires. Lucía promit de l’appeler pour convenir d’un jour.
Avant de raccrocher, Carmen ajouta :
— Je suis contente de t’avoir entendue rire.
Lucía resta un instant avec le téléphone contre l’oreille après la fin de l’appel.
Claudia avait terminé le sien. Elle était assise sur le bord de son lit, les pieds croisés.
— Ça va ?
— Oui.
Le regard de son amie passa de Lucía aux annonces ouvertes.
— Tu as trouvé ?
— Des horaires incompatibles et une façon très compliquée de ne pas préciser un salaire.
— Une journée productive.
Lucía rit, puis tourna son ordinateur vers elle pour lui montrer l’annonce en question. Claudia la lut en plissant les yeux.
— Tu serais disponible le dimanche ?
— Oui.
— Écris-le dans ton CV. Et les soirs où tu peux vraiment travailler. Ça t’évitera de négocier contre toi-même avant même qu’on te réponde.
Lucía reprit l’ordinateur. Sa première envie fut de répondre que des disponibilités plus larges donneraient davantage de chances à sa candidature. Elle reconnut l’argument avant de l’employer.
— D’accord.
Claudia la regarda avec une surprise exagérée.
— Attends. Je voudrais profiter de ce moment.
— N’abuse pas.
Elles descendirent préparer à manger un peu plus tard. Dans la cuisine commune, Claudia coupait les tomates pendant que Lucía surveillait une casserole et qu’elles débattaient de la répartition des courses. En remuant, Lucía se mit à fredonner. Son amie reprit quelques notes derrière elle, volontairement trop haut. Lucía rit et perdit le fil.
— Tu gâches mon interprétation.
— Je lui apporte quelque chose.
— Oui. Un obstacle.
Claudia lui adressa un salut avec son couteau avant de se remettre aux tomates.
Après le dîner, elles remontèrent avec deux tasses et l’intention peu crédible de se coucher tôt. Lucía terminait son CV pendant que Claudia répondait aux messages du groupe pour vendredi. Son amie la consultait sur le lieu, lui annonçait qui venait, s’interrompait pour raconter une histoire qu’elle lui avait déjà racontée. Lucía l’avait entendue, mais la laissa recommencer.
Sur son écran, elle corrigea les dates de son dernier contrat, puis ajouta ses disponibilités. Elle laissa les cours à leur place.
Quand elle eut fini, elle enregistra le document et prépara son sac pour le lendemain. Le livre de la bibliothèque entra tout juste à côté de son cahier. Elle referma son sac avec précaution ; la fermeture résistait depuis le printemps, mais tenait encore.
Claudia attrapa son téléphone.
— On fait une photo ?
— Maintenant ?
— Pour comparer avec celle de première année.
Elle vint s’asseoir près de Lucía et tendit le bras. Sur l’écran, Lucía se découvrit les cheveux défaits, des cernes légers et le coin d’une feuille collé au coude. Claudia essaya de le retirer au moment où elle appuyait. La première photo était floue.
Elles gardèrent la deuxième.
Avant d’éteindre sa lampe, Lucía la regarda encore quelques secondes. Puis elle l’envoya à Carmen avec un message.
Bien rentrée. Au travail demain.








