Rose blanche
Je suis devant le miroir de ma coiffeuse, au cœur de ma chambre. Je partage cet appartement, niché au dernier étage de mon lieu de travail, avec mes deux amies, toutes danseuses.
Le tissu lourd, un velours d'un blanc immaculé, glisse de mes épaules et s'amoncelle sur le tabouret. Je dénoue mon corset blanc, pièce maîtresse d'un costume que j'apprécie d'une étrange façon. J'aime cette couleur virginale et le style baroque italien qu'elle évoque, avec ses promesses de grandeur et son faste décadent, même entre ces murs. Sous le masque du maquillage, je retrouve mes propres traits, ceux que j'ai cachés toute la nuit derrière un sourire forcé. Le silence de la pièce est un baume après l'agitation frénétique des couloirs. Il y a toujours cet instant, juste après le spectacle, où l'on se demande si le personnage et la personne ne se sont pas dangereusement mêlés. Je passe un doigt sur la buée que mon souffle a déposée sur le miroir, et j'écris sans réfléchir : Rose blanche. Un souvenir, ou peut-être un avertissement. Demain soir, je remettrai ce costume. Ce n'est jamais terminé.
Je travaille dans une boîte de nuit privée, un établissement qui se veut exclusif, presque secret, où l'éclat du luxe dissimule une face sombre, luxurieuse et dominatrice. C'est un labyrinthe de velours sombre et de miroirs sans fin, conçu pour désorienter.
Mon rôle, en tant que danseuse dans la section « club », est d'enflammer la foule : éblouir, hypnotiser, transformer la piste en un brasier d'énergie pure. Je suis l'étincelle qui allume la fièvre, celle qui attire les regards et délie les portefeuilles. Mon corps en mouvement est un appât, le pont entre la foule en délire et le secret bien gardé du lieu. Car l'objectif final demeure le même : attirer les clients, peu importe leur sexe, vers le côté luxure, là où les portes se ferment sur les salles privées et où les véritables jeux commencent. Je suis la première ligne, celle qui promet l'ivresse, sans jamais vraiment s'abandonner. Je suis la Rose blanche.
Je porte un costume la nuit, mais le jour, je redeviens moi.
Une femme banale, sans artifice, sans perruque, ni mes lentilles violettes. Le miroir ne renvoie plus l'image décadente de Rose blanche, mais un reflet plus doux et empreint de fatigue. Mes cheveux, d'un brun discret, encadrent un visage dont les traits, à présent nus, respirent enfin. La couleur violette que je glisse dans mes yeux pour la scène est remplacée par le vert terne et plus honnête de mes iris naturels. Je retrouve le poids de ma fatigue, non plus dissimulée sous le masque du maquillage et l'énergie forcée de la performance, mais acceptée, banale. Dans un jogging délavé et un vieux t-shirt, je suis invisible, une silhouette lambda.
Le luxe ostentatoire du club a disparu, remplacé par la simplicité
réconfortante du quotidien : le bruit du café qui coule, les chuchotements de mes colocataires, le silence précieux de la journée qui m'appartient enfin. C'est le prix à payer pour l'éclat de la nuit, et c'est dans cette simplicité que je me sens la plus en sécurité, la plus réelle.
Je descends rejoindre mes colocataires. Nous allons prendre une sorte de petit-déjeuner avant de nous octroyer un moment de sommeil mérité. Le couloir est faiblement éclairé, mais l'odeur du café filtre et des toasts grillés agit comme un phare. J'entends les voix étouffées d'Ambre et de Saphir dans la cuisine, sans doute en train de débriefer leur nuit avec cette légèreté blasée qui nous est propre. C'est notre rituel, cette parenthèse matinale, l'instant où nous déposons le masque de la nuit pour redevenir de jeunes femmes épuisées, partageant les mêmes silences et les mêmes fatigues. Nous mangeons peu, échangeons quelques mots à voix basse, puis, une par une, nous nous éclipsons vers le refuge douillet de nos lits, savourant ce sommeil diurne, notre unique récompense.
...
Mon portable sonne, j'ouvre les yeux. Il est déjà quatorze heures. Je me mets sur mon côté gauche pour l'attraper.
Je prends quelques minutes avant de me lever pour me doucher.
Nous avons rendez-vous, les filles et moi, avec le patron dans sa partie VIP. Il doit nous parler. Je vous avoue être intriguée.
Je me glisse sous la chaleur bienfaisante de l'eau chaude de ma douche. Je ferme les yeux, je profite de cet instant de liberté volée. L'eau brûlante est une caresse purificatrice, elle emporte avec elle les dernières traces de la Rose blanche : l'odeur persistante du parfum trop entêtant, le souvenir du velours blanc et le poids de l'obligation. Ce n'est pas seulement un lavage, c'est une dissolution. La buée a envahi la salle de bain, isolant ce petit espace du reste du monde. Je respire profondément, sentant l'humidité chaude emplir mes poumons. Le bruit de l'eau est le seul son, un murmure constant qui efface les échos de la musique tonitruante et les voix étouffées de la nuit. C'est le luxe le plus simple, le plus vrai : ne rien devoir à personne, n'être vue par personne, exister pour moi seule avant de devoir me rendre à la réunion avec le patron.
Je m'habille d'un simple jean et d'un t-shirt, sèche mes cheveux et applique de la crème sur mon visage pour le préparer au maquillage de cette nuit.
Je rejoins les filles, et nous prenons la direction du club en bas pour retrouver notre patron.
Mon patron, Jack, est un homme d'une quarantaine d'années. Il loue les murs de ce club depuis plus de quinze ans. Quand je suis arrivée ici à Manhattan, il y a sept ans, j'ai vu sur la porte d'entrée une affiche de recrutement. J'ai tenté ma chance et il m'a tout de suite engagée pour cette place que j'occupe depuis. Cet homme est quelqu'un de bien.
- Bonjour Jack, comment vas-tu ? Lui demandai-je.
Je vois son visage marqué par l'inquiétude. Ses yeux, habituellement vifs et pleins d'une ironie maîtrisée, sont lourds et fuient les nôtres. Il ne répond pas immédiatement à ma question ; un silence inhabituel s'installe dans le salon VIP. Ambre et Saphir, assises à côté de moi, échangent un regard rapide. Quelque chose ne tourne pas rond.
- Je dois vous parler, dit-il finalement.
- On t'écoute, lui répondis-je.
- Le propriétaire actuel des murs vend son immeuble. Il vient ce soir, accompagné du futur acheteur potentiel.
- Tu as peur qu'il change ton univers ?
- J'ai peur, oui, effectivement.
Nos plats arrivent.
- Mais tu dois te battre, Jack .Tu dois te battre pour ce lieu, c'est ta vie, non ?
Il lève les yeux vers moi, un éclair de reconnaissance dans son regard. Ambre et Saphir hochent la tête en signe d'approbation silencieuse.
- Je... je sais, Rose. Mais comment lutter contre un propriétaire qui vend ? C'est une affaire d'argent, pas de sentiments. Je n'ai pas les moyens d'acheter l'immeuble moi-même.
- Je comprends, mais peut-être que le futur acheteur potentiel sera fan du monde de la nuit ?
- Peut-être, oui. Mais cette nuit, vous devez faire votre travail comme chaque soir.
Je regarde les filles et lui réponds :
- Tu peux compter sur nous.
Je lui dois bien ça ; il m'a sauvé, dans un sens. J'ai quitté l'Italie à l'âge de dix-huit ans pour échapper aux coups violents de mon père. Jack ne m'a jamais posé de question, il ne connaît que l'essentiel.
- Faisons une chorégraphie sur la piste principale, quelque chose qui sorte de l'ordinaire pour lui montrer ce que nous sommes, ce qu'est cet endroit, proposai-je. On lui fait un show qu'il ne pourra pas oublier, n'est-ce pas les filles ? C'est notre façon de nous battre pour toi, Jack.
Ambre et Saphir échangent un regard électrique. La proposition, lancée avec une détermination nouvelle, semble allumer une flamme dans l'air lourd de l'inquiétude.
Jack lève enfin les yeux, son visage s'éclaire d'une lueur d'espoir.
- Oui. Faites-le. Rendez cette nuit inoubliable.
- Les plats sont là. Après avoir mangé, nous nous mettrons au travail.
Mon regard croise celui d'Ambre et de Saphir. L'inquiétude qui planait sur nous avec l'annonce de Jak a cédé la place à une excitation électrique, un mélange d'adrénaline et de détermination farouche. Nous nous levons de la table VIP, le silence du salon contrastant avec le tumulte invisible de nos pensées. Nous avons un combat à mener, et notre seule arme est notre spectacle.
Nous quittons Jak, lui assurant une dernière fois notre soutien. Le temps de la simplicité est terminé. Il nous faut remonter à l'appartement, échanger nos vêtements de jour contre le faste de la nuit, et surtout, mettre au point cette « chorégraphie qui sorte de l'ordinaire. »
Dans notre chambre, le rythme change. Les chuchotements de l'aube sont remplacés par une discussion stratégique.
— Quelque chose de plus théâtral , propose Ambre, les mains déjà plongées dans sa boîte à maquillage.
Saphir, assise sur le tabouret, ses traits fins exprimant déjà une concentration intense, ajoute :
—On doit raconter une histoire, pas juste danser. L'histoire de Jack. L'histoire de ce lieu.
Je me saisis de mon corset blanc. Rose blanche revient.
— On va leur montrer ce que le luxe cache, le faste décadent, la part d'ombre qu'ils viennent chercher ici. On va leur donner une promesse qu'ils ne pourront pas ignorer.
Nous avons moins de six heures. C'est un sprint, une urgence créative, une danse pour la survie. Nous mettons le son à fond, repoussant les meubles pour faire de l'espace dans le salon. Le sol devient notre studio, et l'air se sature de l'odeur du maquillage, de la laque et d'une volonté implacable. Nous allons leur donner la nuit la plus inoubliable de leur vie.