Chapitre 1 : Lettre à Claire
Emmanuel Leros
69 rue de la Liberté – Villeneuve-sur-Lys
Ma chère Claire,
Chaque jour sans toi me semble un monde à part. La maison est silencieuse, trop silencieuse, et chaque objet, chaque recoin me renvoie ton absence. Le salon, où nous avions nos apéros improvisés, semble figé dans le temps. La cuisine garde encore ton parfum, comme un souvenir qui refuse de partir, et les chambres des enfants, vides maintenant qu’ils ont grandi, me rappellent combien nos vies ont continué sans toi.
Je me souviens de tes éclats de rire qui me traversaient, qui faisaient vibrer tout mon être. Je revois nos débats interminables, qui finissaient toujours par un sourire, parfois par un baiser volé, parfois par ce silence complice que nous savions seuls apprécier. Même nos querelles étaient douces comparées au vide que je ressens aujourd’hui.
Je me rappelle de nos soirées à quatre, toi, moi et nos enfants, à refaire le monde, à parler de tout et de rien, et à finir par ces moments où le temps semblait s’arrêter, quand tes mains glissaient dans les miennes et que je me sentais entier. Parfois je ferme les yeux, et je peux encore sentir la chaleur de ta peau, la douceur de tes gestes, ce souffle qui me faisait frissonner, et le désir subtil mais profond que nous partagions, discret mais brûlant.
Il m’arrive de rêver de toi. Dans ces rêves, tu reviens, tes lèvres effleurent les miennes, tes mains caressent ma nuque, ton souffle contre ma peau me rappelle ce que je croyais oublié. Et à chaque réveil, le manque me serre la poitrine, la solitude me semble plus lourde. Je me surprends à tendre la main dans le vide, espérant toucher ton parfum encore accroché à l’oreiller, la chaleur de ton corps que je n’ai plus.
Je me souviens de nos gestes tendres, ceux qui ne demandaient pas de mots, nos silences complices et nos étreintes furtives, volées à la nuit, à la fatigue, à la vie qui passait trop vite. Je pense à toi dans nos lits encore chauds, à la douceur de ta peau, au frisson que je provoquais chez toi, et à celui que tu laissais naître en moi, si subtil, si brûlant. Parfois, je revois la lumière caresser ton corps, et je me perds dans ces souvenirs, entre désir et mélancolie, entre passion et douleur.
Nos enfants, aujourd’hui adultes, me rappellent combien tu étais présente dans chaque geste, chaque sourire, chaque mot que nous partagions. Je les revois, adolescents, riant à tes histoires absurdes, et je me rends compte que tout ce bonheur, tout ce quotidien, me revient en fragments, en éclats de toi, en éclats de nous.
Claire, je t’écris pour te dire que je ne t’ai jamais oubliée, que je nous garde, toujours, dans chaque respiration, dans chaque geste, dans chaque souvenir qui me fait sourire et pleurer à la fois. Je t’aime toujours, avec cette intensité que la vie n’a pas pu effacer. Je t’aime d’un amour que les mots trahissent, mais que mon cœur crie chaque jour.
Emmanuel
Emmanuel relit ses mots encore une fois. Chaque phrase lui semble insuffisante pour tout dire, mais il les envoie quand même dans l’enveloppe, seul geste qu’il puisse faire pour laisser flotter son amour dans le monde. Il inscrit son nom et son adresse, et n’ajoute aucun destinataire.
Sans savoir pourquoi, il poste la lettre.
Il ne sait pas qui la lira.
Il ne sait pas ce que ses mots déclencheront.
Il y a juste ce souffle, ce geste, et le besoin de parler à Claire, même au-delà de l’absence.