Dall Ross
La justice des rats
1.
Elle était née dans une flaque.
Une flaque d’eau sale, de sang, de reste de gnôle éventée, et peut-être d’un peu de foutre. Quelqu’un avait hurlé qu’il fallait qu’elle crève. Quelqu’un d’autre avait dit que ce n’était pas son problème. Et sa mère, effondrée sur les planches moisies du district 3, l’avait mise au monde en silence. Pas de cris. Pas de draps propres. Pas de mains tendues.
Juste une gouttière qui pissait sur le zinc, et les rires gras d’un trafiquant d’humains à quelques mètres.
Sabaody, archipel de la honte. Le district 3, entre les triperies et les lupanars, là où les esclaves ratés sont bradés au kilo, et où les orphelins se vendent plus cher une fois morts — leurs organes encore tièdes.
Elle avait survécu. Elle ne savait pas pourquoi.
Sa mère disait que c’était la volonté du sort. Elle disait que c’était une bonne chose, qu’elle devait rester cachée, ne jamais dire son nom, jamais lever les yeux, jamais faire de bruit.
Elle disait : « Ce monde tue ce qu’il comprend. Et il comprend très vite. »
Elle avait grandi dans un carton sous l’escalier d’une fumerie, élevée par les aboiements des chiens de combat et les gifles de marins en escale. Les hommes passaient, regardaient l’enfant sale dans l’ombre, et détournaient les yeux. Parfois, elle se rendait invisible. Parfois, elle mordait.
Elle n’avait pas de prénom. On l’appelait “la petite ombre”, “le truc là-bas”, “eh toi”. Et puis sa mère est morte. D’une chose lente et poisseuse qui suinte du nez, puis des yeux, puis du ventre. Avant de partir, elle a tiré Dali à elle, l’a regardée pour la première fois comme une personne, et a dit, dans un râle de fièvre :
— Tu es une Rosward.
— ...Quoi ?
— Un Dragon Céleste t’a faite. Un monstre. Cours. Ils vont venir. Cours, ma Dalia. Cours. Ils t’arracheront le nom de la bouche.
— Maman… ?
Elle est morte en tremblant.
Et Dali a compris trop tard que les pas qu’elle entendait dans la ruelle depuis une heure, ce n’était pas la charrette des cadavres.
C’étaient eux.
Ils sont entrés sans un mot. Trois silhouettes, sans visages. Pas besoin d’un échange. Pas besoin de parler. Juste un regard. Un geste. Une lame.
Le premier a soulevé le drap sur le corps de la mère. Le deuxième a dit :
— Pas de trace. Pas de sang. On la jette aux méduses.
Le troisième s’est tourné vers elle.
Elle n’a pas crié. Elle a couru. Pieds nus. Une boîte de sardines vide lui a lacéré le talon. Le sol puait l’urine. Elle a bondi à travers une trappe, dévalé un escalier, cogné des genoux, sauté sur un chariot. Une main a failli l’agripper.
Elle ne sait pas combien de temps elle a fui.
Peut-être une nuit. Peut-être deux. Elle a dormi dans un égout. À chaque coin de rue, elle sentait la soif de mort. Pas chez tout le monde. Mais chez eux.
Des hommes qui regardaient partout, sauf vers le bas. Car les Dragons Célestes ne regardent jamais vers le sol.
Et elle était le sol.
Elle a compris que l’endroit le plus sûr, c’était celui qu’ils ne fouilleraient jamais : l’uniforme. Le drapeau. La façade. La Marine.
Elle a volé des vêtements dans la rue des blanchisseurs. Un pantalon trop grand. Une veste d’apprenti. Elle s’est liée les seins avec des bandes de tissu. Coupé ses cheveux avec un tesson de bouteille. Elle a pris un nom de bateau tagué sur un mur : Ross. Et un prénom de feutre, inventé sur place : Dall.
— Nom ?
— Ross. Dall Ross.
— Âge ?
— Quatorze.
— Famille ?
— Morte.
— Expérience militaire ?
— Bonne vue. Bon instinct. J’sais éviter les balles.
On l’a enrôlée.
Comme ça.
Le lendemain, les corps de trois assassins non identifiés ont été retrouvés au port. Poignardés, l’un dans le dos, l’autre à la gorge, le dernier les yeux brûlés à la chaux.
Personne n’a fait le lien. Pourquoi l’aurait-on fait ?
Après tout, Dall Ross était un garçon timide, discret, obéissant. Presque transparent.
L’aube sur Marineford ne se levait pas. Elle frappait. Des ordres hurlés. Des bottes alignées. Des vomis sur la terre sèche. Des garçons trop jeunes, trop maigres, ou trop idiots pour s’être enrôlés autrement que par désespoir.
Et au milieu d’eux, Ross, Dall Ross, treize ans et demi, mais déjà quatorze sur les papiers. Pas un mot. Pas un cri. Pas un sourire.
Seulement la douleur.
— Debout, tas de fiente ! Les pirates vous écraseront avant que vous ne sachiez fermer votre braguette ! — Qui a peur de l’eau ? Qui sait nager ? QUI NE SAIT PAS NAGER ?!
Un garçon lève la main. Il disparaît sous les cris. On le jette dans le bassin aux requins d’entraînement. Faux requins, dit-on. Mais Dall voit bien la morsure qu’a reçu l’instructeur hier soir.
Elle baisse la tête. Rentre les épaules. Elle a enfilé un tee-shirt trop ample, bandé sa poitrine jusqu’à l’étouffement. Elle saigne sous les côtes à cause des frottements. Mais elle ne dira rien. Elle ne dira jamais rien.
Les premiers jours, elle dort par terre, entre deux caisses. Elle ne parle à personne. Un garçon essaie de la pousser dans la boue pour rire. Elle lui casse le nez d’un coup de genou. On la punit. Pas lui. C’est comme ça.
Deux jours de jeûne. Douze tours de piste avec un sac de sable. Et puis encore les coups.
Mais elle apprend. Elle retient tout. Chaque cri. Chaque nom. Chaque posture. Elle observe. Elle compte les battements de cœur de ses supérieurs. Elle lit la peur dans les yeux des autres recrues. Et elle se glisse dans la peur.
Les mois passent. Elle s’adapte.
Elle dort les yeux ouverts. Elle mange vite, trop vite. Elle se lève avant le sifflet. Elle court plus loin, frappe plus fort, ne se plaint jamais.
Un jour, un lieutenant la regarda longtemps.
— Ross. Tu viens d’où ?
— North Blue.
— Famille ?
— Morte.
— Pourquoi t’as cet air d’chien battu ?
— J’ai les yeux tombants.
Le lieutenant ricane. Elle baisse les yeux. Mais dans sa tête, elle se dit : “Un jour, tu t’étoufferas dans ta soupe, et personne ne te regrettera.”
À quatorze ans et sept mois, Dall Ross tire au fusil comme un vétéran. À quinze ans, elle survit à un abordage d’entraînement où deux recrues meurent. À seize, elle reçoit sa première médaille pour “discipline exemplaire”.
Elle ne l’a jamais portée.
Elle la garde dans une boîte, sous son lit. Avec un bout de tissu taché de sang — celui qu’elle portait le jour où sa mère est morte.
Elle ne croit pas en la justice.
Mais elle croit en la mémoire.
Et chaque jour, elle répète son nom. Le vrai. Dalia Rosward. Pour ne pas l’oublier. Pour mieux le rayer, le jour venu.
« Recrue Ross. Patrouille 3. Secteur 11, archipel de Sabaody. Ne tirez que sur ordre. »
C’est ce qu’ils avaient dit. Mais l’ordre, personne ne le donne, quand la peur s’infiltre comme un poison.
Ils étaient six, armés de fusils rouillés, à bord d’un vieux navire de patrouille que même les pirates auraient refusé. Objectif : nettoyer un repaire de trafiquants humains à la lisière du district 2. Mission “facile”, disaient-ils.
Mensonge.
La fusillade éclata à l’aube. Pas de cri de guerre. Pas de formation. Juste un carnage dans la fumée.
Un marine tombe. Puis un autre. L’officier hurle des ordres confus. Les trafiquants, embusqués dans les hauteurs, tirent dans les jambes, dans les cous. Ils rient.
Ross ne crie pas. Elle s’accroupit. Elle respire. Elle compte les rafales. Trois tireurs. Deux sur les toits. Un dans la ruelle latérale.
Elle arme son fusil. Lentement. Le canon est lourd, mal équilibré. Mais elle sait exactement où tirer.
Premier tir. Un bruit sourd dans le silence. Un éclat rouge, net, précis — entre les deux yeux du premier tireur.
Deuxième tir. Dans le thorax. Le corps tombe du toit, bras en croix.
Troisième tir — il bouge trop vite. Elle ajuste. Tire dans l’ombre d’un volet. Silence.
Quand les renforts arrivent, la moitié de l’unité est morte ou blessée. Ross est debout. Le visage noirci par la poudre. Son fusil encore chaud. Trois balles. Trois morts.
A suivre...
ps : N'hésitez pas à me dire ce que vous en pensez ^0^ /