Dall Ross
La justice des rats
0.
Elle était née dans une flaque.
Une flaque d’eau sale, de sang, de reste de gnôle éventée, et peut-être d’un peu de foutre. Quelqu’un avait hurlé qu’il fallait qu’elle crève. Quelqu’un d’autre avait dit que ce n’était pas son problème. Et sa mère, effondrée sur les planches moisies du district 3, l’avait mise au monde en silence. Pas de cris. Pas de draps propres. Pas de mains tendues.
Juste une gouttière qui pissait sur le zinc, et les rires gras d’un trafiquant d’humains à quelques mètres.
Sabaody, archipel de la honte. Le district 3, entre les triperies et les lupanars, là où les esclaves ratés sont bradés au kilo, et où les orphelins se vendent plus cher une fois morts — leurs organes encore tièdes.
Elle avait survécu. Elle ne savait pas pourquoi.
Sa mère disait que c’était la volonté du sort. Elle disait que c’était une bonne chose, qu’elle devait rester cachée, ne jamais dire son nom, jamais lever les yeux, jamais faire de bruit.
Elle disait : « Ce monde tue ce qu’il comprend. Et il comprend très vite. »
Elle avait grandi dans un carton sous l’escalier d’une fumerie, élevée par les aboiements des chiens de combat et les gifles de marins en escale. Les hommes passaient, regardaient l’enfant sale dans l’ombre, et détournaient les yeux. Parfois, elle se rendait invisible. Parfois, elle mordait.
Elle n’avait pas de prénom. On l’appelait “la petite ombre”, “le truc là-bas”, “eh toi”. Et puis sa mère est morte. D’une chose lente et poisseuse qui suinte du nez, puis des yeux, puis du ventre. Avant de partir, elle a tiré Dali à elle, l’a regardée pour la première fois comme une personne, et a dit, dans un râle de fièvre :
— Tu es une Rosward.
— ...Quoi ?
— Un Dragon Céleste t’a faite. Un monstre. Cours. Ils vont venir. Cours, ma Dalia. Cours. Ils t’arracheront le nom de la bouche.
— Maman… ?
Elle est morte en tremblant.
Et Dali a compris trop tard que les pas qu’elle entendait dans la ruelle depuis une heure, ce n’était pas la charrette des cadavres.
C’étaient eux.
Ils sont entrés sans un mot. Trois silhouettes, sans visages. Pas besoin d’un échange. Pas besoin de parler. Juste un regard. Un geste. Une lame.
Le premier a soulevé le drap sur le corps de la mère. Le deuxième a dit :
— Pas de trace. Pas de sang. On la jette aux méduses.
Le troisième s’est tourné vers elle.
Elle n’a pas crié. Elle a couru. Pieds nus. Une boîte de sardines vide lui a lacéré le talon. Le sol puait l’urine. Elle a bondi à travers une trappe, dévalé un escalier, cogné des genoux, sauté sur un chariot. Une main a failli l’agripper.
Elle ne sait pas combien de temps elle a fui.
Peut-être une nuit. Peut-être deux. Elle a dormi dans un égout. À chaque coin de rue, elle sentait la soif de mort. Pas chez tout le monde. Mais chez eux.
Des hommes qui regardaient partout, sauf vers le bas. Car les Dragons Célestes ne regardent jamais vers le sol.
Et elle était le sol.
Elle a compris que l’endroit le plus sûr, c’était celui qu’ils ne fouilleraient jamais : l’uniforme. Le drapeau. La façade. La Marine.
Elle a volé des vêtements dans la rue des blanchisseurs. Un pantalon trop grand. Une veste d’apprenti. Elle s’est liée les seins avec des bandes de tissu. Coupé ses cheveux avec un tesson de bouteille. Elle a pris un nom de bateau tagué sur un mur : Ross. Et un prénom de feutre, inventé sur place : Dall.
— Nom ?
— Ross. Dall Ross.
— Âge ?
— Quatorze.
— Famille ?
— Morte.
— Expérience militaire ?
— Bonne vue. Bon instinct. J’sais éviter les balles.
On l’a enrôlée.
Comme ça.
…
Le lendemain, les corps de trois assassins non identifiés ont été retrouvés au port. Poignardés, l’un dans le dos, l’autre à la gorge, le dernier les yeux brûlés à la chaux.
Personne n’a fait le lien. Pourquoi l’aurait-on fait ?
Après tout, Dall Ross était un garçon timide, discret, obéissant. Presque transparent.
A suivre…



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