Chapitre 1
— Moi, j’adore Noël, sa magie et tout ce qui va avec. Je suis une adepte des téléfilms de Noël ! lança Émilie à ses collègues, installés dans la DS4 qui les emmenait vers un séminaire de deux jours en montagne.
— Moi aussi ! répondit Amandine avec entrain. J’adore quand il y a de la neige, des guirlandes lumineuses et des histoires d’amour improbables.
— Je ne sais pas comment vous faites, souffla David depuis la place passager. C’est toujours la même chose qui y est raconté.
— Ce n’est pas très compliqué, admit Amandine en souriant. Il y a toujours une jeune femme surmenée, qui retourne dans son village natal paumé et qui, comme par magie, tombe à nouveau sur son amour de jeunesse.
— Alors qu’ils étaient fâchés, bien sûr ! surenchérit Benoît, les yeux sur la route.
— Non, mais réellement ? ajoute David. À qui est-ce que cela peut arriver ?
— Roh ! Vous êtes incorrigibles. Vous gâchez toute la magie, grogna Émilie en croisant les bras, faussement vexée. Et puis entre nous, je ne risque pas de retrouver le grand amour à Dogneville City. C’est à cinq kilomètres de chez moi, et à part mon facteur et mon kiné, je ne vois pas trop qui j’y croiserais...
— Non, il te faudrait plus un truc du genre... coup de foudre en séminaire, plaisanta Amandine. Genre, le beau directeur de l’hôtel descend l’escalier en bois sculpté avec son pull irlandais et... bam ! Le choc.
— Très drôle. Continuez donc à vous moquer, vous êtes en forme, aujourd’hui !
— Oh, mais non Émilie, on rigole, tenta de tempérer David.
Un silence léger suivit, bercé par la radio qui diffusait un vieux classique de Noël. Les paysages enneigés défilaient par la vitre, et peu à peu, les discussions s’estompèrent.
Amandine se pencha légèrement vers Émilie, baissant la voix.
— Dis, au fait... T’as eu des nouvelles de Jérôme ? Je veux dire... après la dernière fois, c’était tendu, non ?
Émilie haussa une épaule, regardant droit devant elle.
— On s’est vus mardi. Il voulait « faire le point ». Traduction : il ne sait toujours pas s’il veut rester ou partir, mais il tient à “garder le lien”. C’est fascinant, cette capacité qu’il a à ne rien décider tout en me faisant culpabiliser.
— Charmant, commenta Amandine, les sourcils froncés. Et toi, t’en es où dans ta tête ?
— Moi ? J’ai passé le cap des illusions. Il ne reste plus qu’un peu de nostalgie mal rangée... et un soulagement silencieux dès qu’il raccroche.
Amandine lui posa brièvement la main sur l’avant-bras.
— Tu mérites mieux, tu le sais ?
— Oui. Et je finirai peut-être par y croire. Mais pas maintenant, pas avec la tête pleine de références statutaires et un bonnet trop serré.
— Alors c’est parfait, ce séminaire ! reprit Amandine, le sourire complice. Ce week-end, tu vas respirer un peu. Oublier Jérôme. Et qui sait... rencontrer le bûcheron de tes rêves.
— À condition qu’il vienne avec un bon café et une pelle pour déneiger mon cynisme, répondit Émilie avec un sourire en coin.
La voiture entama une montée sinueuse entre les sapins enneigés. Au détour d’un virage, l’hôtel apparut enfin : un grand chalet de bois sombre, coiffé d’un manteau de neige étincelante, comme tout droit sorti d’une carte postale.
Elle s’arrêta devant la bâtisse. Le vent frais de la montagne faisait virevolter les flocons, tandis qu’Émilie serrait son écharpe autour du cou, les joues rosies par le froid.
— Voilà notre cocon pour les deux prochains jours, lança Benoît en ouvrant la porte du véhicule.
L’odeur mêlée de sapin brûlé, de cannelle et de chocolat chaud enveloppa leurs narines dès qu’ils franchirent le seuil. À l’intérieur, tout semblait avoir été pensé pour figurer dans un téléfilm de Noël : les guirlandes lumineuses couraient le long des poutres de bois ancien, les bougies LED projetaient des ombres dansantes sur les murs, et un immense sapin trônait fièrement au centre du hall, chargé de décorations rouges, dorées et pailletées, presque trop parfait pour être vrai.
Une femme à la silhouette généreuse, coiffée d’un bonnet à pompon et arborant un pull rouge et vert orné d’un renne souriant, les accueillit avec un enthousiasme débordant. Son sourire aurait pu faire fondre un bonhomme de neige.
— Bienvenue ! Quelle joie de vous recevoir dans notre petit paradis enneigé ! Thé de Noël ou café ? On en a des litres !
Émilie observa la scène, impassible. Elle enregistra les clochettes qui tintaient à chaque ouverture de porte, les biscuits en forme d’étoile disposés sur des plateaux, et même les chants de Noël diffusés en sourdine par les enceintes cachées.
Ils n’ont oublié aucun cliché, pensa-t-elle.
Même les pommes de pin semblaient avoir signé un contrat avec la production. Elle lâcha à mi-voix, pour elle-même :
— Si l’esprit de Noël avait une odeur, ce serait probablement ça... une overdose de sucre et de sapin artificiel.
Amandine, à ses côtés, la regarda du coin de l’œil avec un sourire amusé.
Émilie ne savait pas encore que ce séminaire, aux allures de comédie romantique préemballée, allait lui réserver une surprise bien plus troublante que la chaleur de la cheminée.
Les autres participants arrivaient tour à tour. De la direction aux responsables de services, une vingtaine de personnes discutaient joyeusement autour du petit déjeuner de bienvenue. Emilie, un café fumant à la main, le visage circonspect comme à son habitude, détaillait la décoration de la salle juste du regard.
— Alors, tu fais du repérage ? lui demanda Amandine.
Un homme, barbe soignée, grand, charpenté, s’avance vers Eric, le directeur d’Emilie et Amandine.
— Je crois que voilà ta proie ! rit Amandine en donnant un petit coup de coude à sa collègue. Ma main à couper que c’est le fameux inconnu de ton histoire de noël.
— Ah Ah ! Je suis morte de rire ! souffla Emilie avec sarcasme.
Elle jeta un coup d’œil au type qui discutait avec Eric près de la réception. Pull en laine torsadée, barbe soignée, épaules de joueur de rugby et sourire de pub pour chocolat chaud. Il avait même ce petit pli au coin de l’œil, signature des gars “nature” qui coupent du bois le matin et récitent Prévert au coin du feu le soir.
Elle se pencha vers Amandine.
— Je retire tout ce que j’ai dit. Si c’est lui le formateur, je suis prête à faire du yoga en cercle, chanter des mantras et parler de mon rapport au toucher.
Amandine étouffa un fou rire. Mais avant qu’elle ne puisse répondre, une voix posée, légèrement moqueuse, s’éleva derrière elles :
— Dommage. Je suis plutôt respiration abdominale et gestion passive-agressive des conflits.
Émilie se retourna, un peu trop vite.
Un homme, la quarantaine sobre, jean brut, pull col rond gris souris, l’observait calmement. Ni barbe de bûcheron, ni sourire émail diamant. Mais un regard vif. Et un petit quelque chose d’inclassable dans sa posture : l’assurance tranquille de celui qui n’a rien à prouver.
— Thomas Garnier, dit-il en avançant d’un pas. Le formateur. Enchanté.
Émilie resta silencieuse une demi-seconde de trop, comme si ses répliques acérées s’étaient évaporées dans la chaleur du hall.
— Ah, euh... enchantée, finit-elle par articuler, la voix un peu plus sèche que prévu.
— Rassurez-vous, ajouta-t-il avec un sourire en coin, je n’ai pas prévu de séances de yoga. Ni de cercle de parole traumatique. Pas dès le premier jour, en tout cas.
Il s’éloigna d’un pas souple vers le centre du hall.
Amandine chuchota, ravie :
— Tu viens de bégayer. Je répète : tu viens de bégayer.
Avant qu’Émilie ne puisse riposter, le bel homme à la barbe s’approcha à son tour.
— Bonjour mesdames, lança-t-il d’une voix aussi chaleureuse que grave. Mathieu, je suis le propriétaire des lieux. Bienvenue à vous. J’espère que le séjour commencera sous les meilleurs auspices. Et n’hésitez pas à me solliciter, ou Cathy, ma sœur, vous avez dû la croiser, c’est elle qui distribue les sourires et les tisanes à la cannelle.
Il serra leurs mains avec fermeté et adressa à Émilie un clin d’œil qui semblait sortir tout droit d’une pub de Noël. Amandine soupira bruyamment. Émilie, elle, resta impassible.
Tandis qu’il s’éloignait en lui souriant, Amandine en profita pour se retourner et murmurer entre ses dents :
— Ça y est, l’équipe de tournage de TF1 est dans le placard à balais, j’en suis sûre.
Émilie esquissa un sourire en coin, sans répondre. Le genre de sourire qu’on ne décode pas facilement, ni moqueur, ni attendri, juste... sarcastique. Comme si elle se tenait à la lisière d’un téléfilm et qu’elle hésitait encore à y croire.
— Ta condescendance me fait toujours autant rire... à tes dépends, hein ? ajouta Amandine en gloussant.
Autour d’eux, les collègues discutaient de plus en plus bruyamment, riant déjà à l’idée de “tenir deux jours enfermés avec leurs chefs”. L’hôtel, quant à lui, s’évertuait à jouer la carte postale de Noël à fond : musique jazzy douce en fond sonore, plaids pliés sur les fauteuils en velours, paniers de clémentines et de biscuits sablés un peu partout, jusqu’aux guirlandes blanches accrochées aux rambardes de l’escalier.
— On dirait qu’on va tourner une pub pour la SNCF version Vosges magiques, souffla-t-elle à Amandine.
— Franchement, je signe direct pour un voyage sans connexion internet et avec un Mathieu au bar, répliqua sa collègue, le regard vissé sur le gérant, affairé à replacer quelques mugs en vitrine.
Mais Émilie, elle, ne regardait plus Mathieu. Pas tout à fait. Son regard venait de croiser celui de Thomas, qui, de l’autre côté de la pièce, discutait avec Eric. Et même s’il semblait concentré, il avait cette étrange habitude de jeter de brefs regards vers elle. Des regards qui n’avaient rien d’envahissant... mais qui ne passaient pas inaperçus.
Il savait qu’elle l’avait remarqué. Elle savait qu’il savait. Et ça, déjà, c’était presque trop de proximité pour une première matinée.
— Mesdames, messieurs, lança alors Eric en tapant doucement dans ses mains, si vous voulez bien me suivre, la session va bientôt commencer. Le séminaire se déroule dans la grande salle au fond du couloir. Vous pouvez garder vos boissons, mais laissez les pulls moches à l’entrée.
Un léger rire parcourut le groupe.
Émilie attrapa son carnet et sa tasse, jetant un dernier regard à la cheminée décorée de branches de sapin et de petits lutins en tissu. Elle souffla, comme pour se donner du courage :
— Allez. Deux jours d’introspection professionnelle dans un décor de biscuit au pain d’épice. Qu’est-ce qui pourrait mal se passer ?
Amandine, déjà en marche, lança par-dessus son épaule :
— Tu veux dire, à part le fait que deux hommes te reluquent avec deux stratégies différentes ?
Émilie leva les yeux au ciel. Elle n’avait pas signé pour un triangle amoureux. Juste pour du café, une salle chauffée et une bonne excuse pour échapper à Jérôme.
Mais voilà, parfois, la magie de Noël s’invite même chez les plus réfractaires.
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Alors, que dites-vous de ce premier chapitre ?
Pour information, la situation initiale de cette histoire a vraiment eu lieu, dans la voiture qui me menait en séminaire professionnel. Et suite à cette conversation, j’ai promis à ma collègue Émilie de lui écrire une histoire digne d’un téléfilm de Noël.
Je suis donc heureuse de vous la présenter à présent qu’elle a déjà été lue.
N’hésitez pas à commenter...