Chapitre 1 : Vaikora
Cette île perdue au milieu de l'océan me fascine toujours autant et je suis enfin arrivée dessus. Je me demande combien de temps ça fait que je n'ai pas mis les pieds ici. Quatre siècles ? Je ne sais plus, et ça n'a pas d'importance.
Je la contemple depuis le port, un petit port où seuls de petits bateaux en bois peuvent accoster. Je regarde en arrière un instant. Le gros bateau de pêche s'éloigne enfin des côtes, là où il m'a laissée avec son petit canoë. Je ne le vois quasiment plus.
Sur le sable, des oiseaux se battent pour un poisson échoué. Ils s'entre-déchirent jusqu'à ce qu'un opportuniste passe sous eux, pique la proie et s'envole, suivi des autres.
Les plages sont toujours paradisiaques, l'eau turquoise donne envie de rester ici et de ne plus bouger. La végétation autour habille parfaitement l'île.
Est-ce qu'il y a toujours plus de jungle et de sable que d'habitants ? En tout cas, c'était le cas il y a longtemps. J'ai hâte de le découvrir.
Je reste quelques minutes sur le petit ponton en bois à l'observer. Après sept siècles à parcourir le monde, peu d'endroits parviennent encore à me fasciner, mais elle, elle le fait encore. Lors de ma dernière visite, elle était dirigée par une principauté ; je me demande si c'est toujours le cas.
Mon regard se dirige vers les montagnes, toujours couvertes de cette immense jungle. C'est par là que je vais vivre pendant plusieurs années, au milieu de cette végétation.
Je soupire.
Viktorya : Allez, Viktorya.
Je prends le sentier escarpé qui grimpe vers les montagnes. Personne ne doit vraiment l'emprunter, ça pourrait être dangereux avec les animaux tropicaux. Pourtant, il existe encore. D'ailleurs, je me demande comment est Vaikora. Les maisons sont-elles toujours colorées ? Leurs habits bohèmes ? Sûrement, mais plus modernes. Si je veux la visiter, je vais devoir me changer avant.
Dans la jungle, il y a plusieurs bruits et, si je me concentre attentivement, je peux entendre qu'à cinq ou six kilomètres se trouve un paresseux. Je l'entends se déplacer à sa vitesse. Les branches craquent sous son poids. Je ressens également la chaleur de son corps grâce au sang qui coule dans ses veines. Je me mords les lèvres. Il y a aussi des singes qui se poursuivent à travers les arbres…
Arrête de te concentrer là-dessus et avance !
En parcourant la jungle, je tombe sur une panthère qui semble mourir. Je pensais qu'elle venait de se battre, mais je ne vois aucune blessure. Je l'inspecte : son pelage est intact, pourtant son souffle est irrégulier. En me concentrant davantage, je peux sentir une odeur de venin. Il commence à se propager. Elle souffre. Je ferais mieux de mettre fin à ses souffrances. Je l'observe, elle ne voit sûrement plus rien, ses yeux sont voilés.
Viktorya : Je te prie de me pardonner, tu ne vas plus souffrir maintenant.
Je plante mes crocs dans sa jugulaire. Le venin est présent, et le goût est différent, mais ce n'est pas un problème pour moi. Je la sens s'éteindre au fur et à mesure que son sang se vide. Une larme glisse sur son museau.
Je déteste ce passage-là, celui où ils comprennent que c'est la fin, mais où je ne peux pas m'arrêter car le sang, c'est délicieux… Je ne meurs pas si je ne me nourris pas, mais ce qui me fait le plus peur, c'est la perte de contrôle si je ne le fais pas.
Je sens son corps se refroidir. Elle n'est plus de ce monde…
Je reste là, immobile, à la fixer. Mes lèvres sont encore chaudes. Le venin avait un goût amer, presque métallique. Quel animal peut venir à bout d'une panthère sans laisser la moindre trace ? Je chasse la question de mon esprit.
Je déteste aimer le sang à ce point.
Je m'essuie avec un mouchoir. Le rouge sur le tissu me répugne, mais c'est moi, c'est ma nature qui veut ça.
Ce n'est pas la première fois et j'ai fait bien pire…








