PROLOGUE - Lehya
Note de l’autrice
Ce prologue n’est pas une histoire racontée d’un seul trait.
Ce sont des fragments de vie, racontés à travers les souvenirs et les ressentis de Lehya, l’héroïne de cette histoire.
Des instants simples, parfois heureux, parfois douloureux, qui ont marqué son enfance et son adolescence aux côtés de sa sœur jumelle, Luiza.
À travers ces quelques éclats, j’ai voulu montrer qui est Lehya, sa manière de voir le monde, sa sensibilité, mais aussi révéler le lien qui l’unit à sa sœur.
Lehya et Luiza sont jumelles, mais elles ne vivent pas le monde de la même manière. Lehya est plus réservée, plus solitaire. Elle observe beaucoup, garde ses émotions pour elle et trouve souvent refuge dans ses propres pensées. Elle a besoin de temps et d’espace, même si la présence de Luiza reste essentielle à son équilibre.
Pourtant, malgré leurs différences, elles restent profondément liées.
Ce prologue est donc avant tout un regard sur leur enfance et leur adolescence, à travers les yeux de Lehya.
Avant que le monde ne bascule, il y avait simplement elles deux.
Deux sœurs.
Deux personnalités.
Une histoire commune.
Et un lien qui, elles l’ignorent encore, allait être mis à rude épreuve.
VanDerKatze
FRAGMENTS DE VIE
France, Isère / Biviers.
— Lehya —
[2003 — Cinq ans]
Souvenir — la peur
— Pleure pas, Lehya. Je suis là.
Ses petites mains sont chaudes sur mes joues. Luiza essuie mes larmes avec ses paumes, laissant de petites traces de terre sur ma peau.
Je me souviens de son sourire.
De sa voix douce.
À cinq ans, ma sœur était mon ancrage.
[2005 — Sept ans]
Souvenir — les bracelets
Le rouge et l’orange s’enroulent autour de mon poignet.
Le bleu et le violet entourent celui de Luiza.
Mes doigts suivent lentement les fils de cuir tressés, encore et encore.
Je me souviens de son odeur.
De nos sourires.
De nos deux poignets rapprochés.
[2006 — Huit ans]
Souvenir — maman
L’odeur étrange de l’hôpital.
La main de papa qui tremble dans la mienne.
Luiza accrochée à mon tee-shirt.
Les draps sont blancs. Les murs sont blancs. Tout est blanc ici.
Maman ne répond pas.
Ses yeux sont fermés.
Le silence.
Pesant.
Assourdissant.
Puis, à travers la vitre, le ciel.
Deux étoiles.
Les Gémeaux.
Je ne comprends pas comment les étoiles peuvent continuer de briller alors que maman, elle, a disparu.
[2008 — Dix ans]
Souvenir — le bracelet
Mon poignet est nu.
Je cherche partout.
Sous mon lit.
Dans l’herbe du jardin.
Dans les poches de mes vêtements.
Rien.
Je regarde le poignet de Luiza.
Son bracelet est toujours là.
Le mien a disparu.
Pour toujours.
[2010 — Douze ans]
Souvenir — la cicatrice
Une mauvaise chute en skateboard.
Du sang.
Beaucoup trop de sang.
Mes mains tremblent.
Je panique.
Je cours vers la maison.
Elle est là, dans le salon.
— Luiza…
Ma voix s’éteint derrière un sanglot.
— Merde !
Elle se lève et attrape une serviette.
— Regarde-moi.
Je lève les yeux vers elle.
Ses mains se posent sur mon menton.
Je sens la pression sur la plaie.
— Ça va aller, Lehya.
Son visage est calme.
Sa voix est douce.
La panique disparaît peu à peu.
Ses doigts restent sur mon visage jusqu’à ce que mes larmes cessent.
Une fine cicatrice marque désormais mon menton.
[2011 — Treize ans]
Souvenir — le biathlon
La neige sous mes skis.
Le souffle court.
La cible au loin.
Je ralentis.
Je lève mon arme.
Le silence.
Absolu.
Je vise.
Un tir.
Puis un autre.
Le piaillement des oiseaux.
Ils s’envolent.
Je range mon fusil.
Je réchausse mes skis.
Et reprends ma course.
Quelques jours plus tard, une médaille est accrochée au mur de ma chambre.
Luiza la regarde.
Son sourire s’élargit.
— Je suis fière de toi, sœurette.
Je détourne les yeux, déjà humides.
L’instant d’après, ses bras m’entourent.
Et toute la pression accumulée depuis des jours disparaît aussitôt.
[2011 — Treize ans]
Journal intime de Lehya
Luiza s’est encore fait de nouvelles amies.
Elle parle avec tout le monde.
Moi, je préfère être seule.
Elle dit que je devrais sortir davantage.
Je lui dis que je suis bien comme ça.
Elle ne me croit pas.
Et à chaque fois, elle s’assoit près de moi et finit par rester bien plus longtemps qu’elle ne devrait.
[2012 — Quatorze ans]
Journal intime de Lehya
Aujourd’hui, une fille de ma classe m’a souri.
Je ne sais pas pourquoi j’y ai pensé toute la soirée et une bonne partie de la nuit.
Je sais que je devrais en parler.
À papa.
À Luiza.
Pourraient-ils comprendre ?
Me trouveraient-ils bizarre ?
Je ne veux pas que leurs regards changent.
Alors, je me tais.
Je garde mon secret, enfoui au plus profond de moi, et la vie continue.
[2013 — 30 septembre]
Extrait d’une émission radio — 30 septembre 2013
« …multiplication des violences aux États-Unis… plusieurs villes touchées par ce qui pourrait être une forme de virus… »
— « Les autorités envisagent-elles de fermer les frontières ? »
— « Honnêtement ? Elles sont dépassées. »
Grésillements. Silence.
[3 octobre 2013 — Quinze ans]
Souvenir — quelques heures avant
Le sac sur l’épaule et l’arc à la main, Luiza s’apprête à sortir.
— Tu vas où ?
— Au stand de tir.
Je pense aux informations.
À cette étrange infection dont tout le monde parle.
Aux mots de papa.
Restez à la maison.
— Tu devrais pas y aller.
Luiza me sourit.
— Je reviens vite.
Je n’ai pas le temps de dire autre chose que, déjà, la porte se referme lentement derrière elle.









Un prologue hors du commun , sous formes de souvenirs, comme dans ton roman "De cendre et de lumière".
J'aime beaucoup, il nous donne juste ce qu'il faut comme information. le lien entre les sœurs, la perte de leur mère, le côté solitaire de lehya. Son orientation sexuelle, le sport qu'elle pratique. et les dernières minutes avec sa soeur, avant que le monde ne bascule.